23 févr. 2009
Préambule (la clef de voûte)
C'est en revenant d'une fête ("cette fête où l'on a perdu notre temps") ou encore au lendemain d'une petite fièvre -- quand la parole est faible et les gestes sont peu assurés (le corps flou, en léger déphasage) que l'esprit trouve l'espace pour s'affranchir du regard critique qu'il portait sur lui-même; il se laisse posséder par cette idée (détrousser, corrompre, fourvoyer, transporter, ravir), comme une évidence que l'on aurait repoussée jusqu'alors pour mieux l'embrasser à cet instant qui s'offre à nous -- à laquelle nous nous offrons, sacrifiant une part de notre rigueur pour nous tordre à cette idée qui nous pousse aux doutes tout en se révélant être évidente, adéquate à notre condition. L'idée s'étend, découvre une cohérence qui liait ces bribes, ces soupçons; un territoire singulier apparait, grotesque et difforme aux yeux des autres (et c'est bien pour cette raison que ces idées extravagantes sont le plus souvent confinées au secret, réservées à l'intime) -- idée qui dévoile un territoire qui nous remplit parfaitement puisque il ne nous couvre pas seulement, mais ouvre des perspectives dans ce réduit que nous habitions.
2. La clef de voûte.
8 févr. 2009
Ricercare à 6 voix
1b. Le massif, l'imposant maitre de chapelle, qu'on imagine avoir des larges mains aux doigts épais -- des mains de jardinier, d'agriculteur, de ces mains qui sèment, cueillent, travaillent chaque jour, caressent les pétales et arrachent les mauvaises herbes, griffées par les ronces, coupées par des mauvais coups de ciseaux -- pleines d'encre, puissantes au contact de l'orgue et qu'il réunit et porte à sa bouche et réchauffe de son souffle, dans le froid humide de cette chapelle où il se rend tous les jours -- Bach et son ricercare à 6 voix -- même le plus grand mythomane du monde, le plus atteint, le plus malade, ne pourrait faire chanter ensemble six voix dans un même instant, sachant qu'aucune ne connait la note qui va suivre; Bach: dont l'ensemble de l'œuvre mis bout à bout correspond à une semaine de musique, 7 fois 24, 168 heures; face à Bach, Webern, avec seulement ses deux heures de composition, passe pour un maladif, un souffreteux, un tubard -- pas de longues courses effrénées à travers champs, chez Webern, se rendre à la fenêtre, c'est déjà un exploit. Webern a un point commun avec le grindcore: pas plus d'une minute par pièce -- mais tout le reste les oppose: le silence, les couleurs.
(C'était l'été, et tous les jours après le journal du soir, on regardait, ma soeur & moi, Boulez diriger l'orchestre inter-contemporain -- il s'agissait de répétition: Boulez en polo Lacoste, "on reprend à 48" et la machine, au regard du chef se mettait en place, le percussionniste, le violon, la flute, les timbres, les couleurs, les silences, le polo Lacoste de Boulez, la mèche qu'il replaçait sur son crâne dégarni, tout cela nous laissait pantois mais nous y revenions chaque jour, ne comprenant rien à cette musique, Webern, Schoenberg -- deux-trois ans plus tard, toujours durant les vacances d'été, je suivis Die Zwiete Heimat d'Edgar Reitz -- la seconde période, celle qui raconte l'histoire de l'Allemagne après la seconde guerre mondiale et la jeunesse d'un groupe d'amis musiciens, dodécaphonistes à souhait.)
2. Et puis Webern orchestre le ricercare de Bach. Et alors on passe du noir & blanc à la couleur, aux deux dimensions s'ajoute une troisième, l'horizon -- et tout s'organise non plus en fonction des mélodies, de la forme -- les méticuleuses ornementations, les broderies, les motifs disparaissent -- de temps en temps elles réapparaissent, passant d'un instrument à un autre, comme une balle qui irait de main en main, chacun la portant -- mais maintenant la petite histoire des voix s'efface, nous sommes dans le monde, et toutes peignent dans un élan un tableau unique, par touche, par traits, stries & aplats, parfois l'équilibre se voit chavirer puis se redresse par un silence, un pizzicato, et les cordes s'ouvrent et la mélodie de Frédéric II de Prusse revient majestueuse et déchirante.
(Ce matin, en me rendant voir C. qui m'inviterait boire un café -- encore vacillant de la nuit précédente -- la dépense de l'excès et non l'excès dans la dépense -- je chantonnais dans la rue ce thème de l'Offrande Musicale, le soleil était d'accord et les passants allaient, et je me disais combien pouvait être violent le sentiment d'être vivant. Et nous le sommes.)
29 janv. 2009
La sélection du bureau, janvier 2009

A télécharger:
http://ventolin.free.fr/mp3/Janvier_2009.mp3
Liste d'écoute:
Hello Saferide - 2008
Chanson bateau mais la voix de la fille est très grave et l'année 2008 aura été si particulière -- une année porte d'embarquement -- et l'une des plus courte de ma vie puisqu'elle a commencé mi-mars et s'est achevée mi-septembre.
Goto 80 - Molndal By Night (but also by day)
8 bits forever.
YMCK - What A Man
8 bits forever.
John Lee Hooker - Crawlin' King Snake
Parce que le jeu de guitare est très simple et que le morceau finit vraiment salement pour du blues -- fade out. L'album était plus lourd en solos (soli?) moisis et clichés.
David - La mer
Beau moment. Où l'on pourrait croire que le type raconte n'importe quoi mais ce n'est pas qu'il raconte n'importe quoi, c'est ce qu'il raconte qui est n'importe quoi ("... full sound & fury meaning nothing").
The Good China - All Nothing
La belle chanson pop avec de la belle énergie de jeunes et de la belle innocence simple & c'est tant mieux en cette période de tempête rouge.
Magnus Moriarty - Wichita Mind Control
Un vieux fond/son sixties psyché du meilleur effet -- le dépitch!
Mgmt - Time To Pretend
Truc paraît-il très connu chez le branché. Efficace.
A. C. Newman - There Are Maybe 10 Or 12
Chanson simple sonnant sixties.
Pale Young Gentlemen - Kettle Drum
Chanson un poil plus orchestrée & plus épurée mais toujours très sixties.
Ornette Coleman - Chronology
Grand moment de section rythmique -- la trompette en solo laisse de l'espace pour la basse qui groove & la batterie mouline avec légèreté. Et Coleman sur son saxophone en plastique! (Avec Don Cherry, je crois.)
Deerhoof - Running Thoughts
Néo-psychédélique d'une belle liberté.
13th Floor Elevator - Roller Coaster
Du vieux psychédélique avec la "jarre électrique" qui fait la poule.
The Who - Pure & Easy
Parce que c'est une chanson tellement bien qu'ils ne l'ont pas mise sur l'album. Et puis Keith Moon à la batterie.
? - At The Debutantes' Ball
Trouvé sur un cédé à la médiathèque, compilation de EPs psychédéliques sixties improbables.
M.I.A. - Paper Plane
So bitchy.
Heidi Happy - Fool
So happy.
Ornette Coleman Quartet - T. & T.
Primal! Ratapoum! (Liebezeit peut s'accrocher.)
23 janv. 2009
les livres qu'on trouve dans les poubelles
2. Tom Wolfe fait le tour des Etats-Unis, de l'Angleterre et ramène des portraits d'hommes qui marchent en biais, qui tournent en rond, inlassablement, creusant un sillon sans avoir une seule fois en tête l'idée que celui-ci pourrait un jour s'épuiser; il n'y a pas d'économie possible avec l'objet, pas de dépense qui compte, "on ne compte pas": les jeunes lads qui dépensent leur minable salaire chez des tailleurs et se retrouvent à Leicester Square tous les jours parce que c'est ça The Life, George Barris The King of the Kostumizers à la recherche de la ligne parfaite, le pilote de stock-car qui tourne en rond et vit dans un continuel dérapage contrôlé.
3. Dérapage contrôlé, parce qu'il ne s'agit pas de faire n'importe quoi. Etre en marge, c'est être en équilibre, ce n'est pas vivre dans la sclérose de la cave (L'homme du sous-sol), mais au grand air, si possible sur le palier de la porte.
4. La Grande Machine. Les marginaux de Wolfe vivent en marge non pas de la société puisqu'ils
sont tous intégrés socialement -- hormis les hippies & les surfeurs -- mais en marge de la récupération culturelle de masse. Le Grand Mal n'est pas le "système" contre lequel il est bon ton de se rebeller quand on est pseudo-punk-anar' de droite ou de gauche (le travail, la famille, l'argent, la propriété) mais la Grande Machine qui fige l'inventivité, amoindrit les énergies, dissout la singularité non pas en s'attaquant à elle (la singularité), mais en ramenant le monde à elle. "Je ne vais pas te tuer, je vais seulement te faire disparaître en produisant des équivalents à toi, qui seront si semblables que plus rien ne te permettra de te distinguer de la masse. Ainsi, j'aurai les mains propres de ta disparition et j'aurai tout obtenu de toi, cette inventivité qui te rendait si particulier et plait tant, cette figure que t'adoptait et te rendait tant hors du commun." La Grande Machine se dissimule certes dans le "système" mais n'est pas le "système", n'est pas l'emploi de bureau, n'est pas la famille; la Grande Machine existe aussi dans les squats les plus reculés des villes, dans les espaces prétendus les plus ouverts, partout elle broie, elle avale, rabotte, ingère et recrache.
(Two Lane Blacktop, Monte Hellman. Une illustration de la marge -- nos deux compères (the driver & the mechanic) conduisant une Chevy costumisée, à l'affût de courses clandestines -- en opposition à GTO, l'homme qui se confond nominalement au produit de la Grande Machine -- propriétaire d'une Pontiac GTO, voiture "costumisée industriellement", ie. la costumisation amateur avalée par la Grande Machine, et recrachée comme nec-plus-ultra de la rebellion.)
4b. La marge dans le "système": Bartleby, la figure de proue de ce peuple qui vit dissiminé dans la société, parmi les parias, dans les stries, coincés dans des positions d'équilibre qu'eux seuls peuvent tenir, et que le commun des mortels regarde avec perplexité sinon avec mépris. Au contraire, l'homme du sous-sol n'est pas en marge, il vit dans l'une des très réconfortante position que propose la Grande Machine, le nihiliste; il pourrait être en marge, tout en gardant sa vie telle qu'il la mène, mais pour cela, il devrait changer de posture, adopter une autre approche, marcher en biais, et non pas frontalement, et puis se trouver un dada sternien.
5. On revient toujours à ça: Un type qui a une crête verte est un rebelle, deux types qui ont des crêtes vertes sont des idiots.
6. Et aussi: "tout ce qui brille n'est pas forcément de la merde".
7. Et aussi l'oxymore intenable des promeneurs de mai: "Tous ensemble contre la pensée unique".
8. Mais: il point dans le regard de Tom Wolfe une crainte très européenne, antique, celle du déracinement -- être en marge ne signifie pas l'effacement de ce qui a existé auparavant, et on sent, dans son ton émerveillé par l'énergie de ces hommes comme un "deux secondes mon loulou, c'est bien beau tes histoires de stock-car, d'être en marge, de vivre pour toi et que t'emmerdes la Grande Machine, mais tout cela, ça mène où, en définitive". Et c'est précisément sur ce point que le bouquin Le gauchisme de Park Avenue prend une autre dimension.
9. (...)
16 janv. 2009
Et Dieu créa l'homme
15 janv. 2009
Orwell et l'anti-Orwell
2. L'étrange coïncidence des lectures parallèles: Zourabichvili dans son livre Le conservatisme paradoxal de Spinoza, à propos du Souverain despotique:
"Il (Spinoza) maintient non pas une lueur utopique dans le désastre, mais la confiance dans une aptitude infinie et infiniment subtile de la vie à se dérober à sa propre négation, capacité presque anonyme, impersonnelle, involontaire chez l'être terrorisé, de dévier jusque dans le consentement, d'être à la lettre incorrigible." (..., ici, Z. place une note de bas, réf. à un texte d'Etienne Balibar, Spinoza, l'anti-Orwell) "l'homme est cette nature complexe à la fois désespérément fragile et d'une résistance inespérée, dont le spectre du comportement politique va de la compulsion panique et suicidaire à remettre son sort entre les mains d'un homme providentiel, à l'attachement irréductible d'une liberté dont il n'a pourtant qu'une représentation illusoire".
3. Le traité théologico-politique & Le traité politique.
4. Rien.
5. Damiens: écrire des livres comme Chris Marker tourne des films.
10 janv. 2009
vendredi soir
2. Rien.
3. Je ne suis pas une nécessité.
4. Rien.
5. Rien.
6. "Il en est de même, comprit-il, dans toutes les situations qui semblent héroïques ou tragiques. Sur le champ de bataille, dans la chambre de torture, dans un bateau qui sombre, les raisons pour lesquelles on se bat sont toujours oubliées, car le corps s'enfle jusqu'à emplir l'univers, et même quand on n'est pas paralysé par la frayeur, ou qu'on ne hurle pas de douleur, la vie est une lutte de tous les instants contre la faim, le froid ou l'insomnie, contre des aigreurs d'estomac ou contre un mal aux dents."
1984, Orwell.
7. Le stalker. "Qui se torture l'esprit pour sublimer sa conduite, s'écarte du monde et a des habitudes excentriques, se fait une haute opinion de lui-même et dénigre les autres, celui-là n'a que de l'orgueil. Il n'est qu'ermite des monts et des vallées, homme qui condamne le monde. Tel est l'idéal de ceux qui aspirent à se dessécher par ascèse et à se jeter dans le gouffre."
Tchouang-Tseu.
8. Rien.
28 déc. 2008
germination d’autre chose
1. La germination: je ne sais pas si Michel Deleuze le jardinier, fin passionné des rhizomes, avait pris connaissance du phénomène de germination. La phase commence lorsque la graine entre en contact avec l’eau et s’arrête lorsque la plante devient autotrophe (càd se suffit à elle-même dans son environnement).
Tout nous semblait promis — nous avions l’envergure de ces grands oiseaux qui saisissent un territoire bien plus qu’ils ne le survolent, allant si vite en tout sens, en toute direction, que l’on peut dire que leurs ailes sont aussi grandes que ce territoire — nous nous aventurions partout, dans chaque recoin de chacune des ruelles que cette ville possédait, pénétrant les entrailles jusqu’à en traverser les parois — ne nous contentant pas seulement d’aller sur la peau métropole mais de la saisir, de la caresser, de la griffer, agissant dessus avec douceur ou rage, ambition ou désarroi; elle était le point d’horizon de nos existences et nous la baisions comme un corps malade baise le vivant, au-delà de l’épuisement jusqu’à la jouissance.
2. Etre autre chose — le pianiste qui ne peut devenir compositeur (parce qu’il ne peut oublier le scolaire et parvenir à la grâce du geste de la composition (les œuvres scolaires ne font pas œuvre) — se voit offrir deux solutions: accepter l’état de fait, ou devenir autre: un ni-compositeur ni-pianiste.
3 déc. 2008
décembre
1. Novembre 2008, l'épuisement d'une forme & l'apparition d'une autre (non pas nouvelle, neuve, mais déjà existante dans la précédente, en sommeil, en refus -- comme la pudeur dissimule l'affect.
2. La forme achevée là: ses derniers souffles sous mes yeux, et le reste du monde qui vient nous rappeler que c'est ainsi qu'il doit être -- les têtes mises de côté qui reviennent plusieurs fois par semaine, comme si le temps & l'espace se réunissaient adéquatement -- ainsi doit être une rencontre: le temps, l'espace, l'autre & nous (moi) qui se réunissent adéquatement.
3. Et la disparition reconstruit le monde, dessine de nouveaux territoires -- on peut se laisser glisser vers ces espaces qui s'ouvrent, puisque d'autres se sont refermés avec la disparition. Se replier dans l'espace qui se referme, c'est rester forclos dans le temps mort, dans le temps de la nostalgie, celui qui n'appelle pas à la vie. L’inverse: célébrer la mort, appeler les souvenirs -- "et c'est ici que tout reprend".
4. "C'est bien" -- voilà ce que je me suis dit, "c'est bien", en acquiescement de la tête.
5. Et continuer à écrire sous mon nom, c’est-à-dire sous un autre (Ici, 3.), (Là, 1.), c’est la conclusion de la nouvelle cyclocosmique.
6. Demander à ‘ceska de devenir ma lectrice de mon précédent bordel.
(…) Peut-être finalement sommes-nous trop sages, peut-être suffit-il simplement d’être grossier, vil et insupportable. Aguerris, les hommes deviennent des soldats et leurs batailles se font dans les règles de l’art. Les déserteurs ne sont jamais reconnus, ils n’ont pas de tombe, ils sont oubliés et leur courage à ne pas « en être » n’a pas de prise sur l’Histoire. Que reste-t-il donc de ces hommes cachés dans les buissons, qui écoutaient les batailles éclater dans leurs dos, les baisers des filles claquer sur les joues des vainqueurs et les pleurs retenus sur les tombes des vaincus ? Loin des honneurs et des félicités, par delà les hymnes chantés à tue-tête à la gloire de la quincaille des médailles que des généraux auront brocardé sur les vestes – avec la fierté d’une jeune mariée enfilant sa jarretière –, par delà les joies, loin des libations des revenants esquintés, des rages tues auprès des corps décharnés par les plombs et les bombes, des prières larmoyantes faites en l’honneur de ces hommes morts avant même qu’ils n’aient pu éprouver sur leurs lèvres le baiser de la terre humide des champs de bataille, hors des fantaisies militaires plastronnées par des fanfares ronronnantes, il y a le silence de ces hommes déserteurs un peu honteux de ne pas y en avoir été, et leur intime fierté de ne pas avoir donné de soi pour les autres, une candeur ternie par leur solitude pleine de volonté et d’abnégation révoltée contre la barbarie qui sommeille en chacun, laquelle devient courage et raison d’être dès lors qu’elle a sa place dans le sens de l’Histoire. Ecartés de tout, des chants de joie, des cérémonies funéraires, ils vivent aux yeux du monde sans reconnaissance ni mérite, effacés de la mémoire comme des corps disparus, fussent-ils encore agités par le sang battu au tempo d’un cœur. Désormais muets volontaires puisque la parole leur a été octroyée et leur existence leur a été retirée, ils vivent ainsi abandonnés sans nom, en fantôme sans prise ne provoquant ni colère ni dégoût, ni amour ni compassion. Quel est l’avenir pour ces hommes qui se sont retirés des batailles, qui se sont exclus des rangs serrés des hordes ? Quel amour sera-t-il donné pour ces hommes et ces femmes qui ont disparu lorsqu’on leur demandait de conquérir des territoires, des affections, du conjugal ? Quel avenir pour les femmes et les hommes qui ont choisi de ne pas faire souffrir, de ne pas participer à la mascarade égocentrique des relations, malgré les jouissances qu’ils auraient pu en retirer, les plaisirs maigres des coups de queue de fin de soirée et les baisers au creux des draps froissés sans lendemain ? Quel plaisir éprouvent-ils, quels bonheurs en retirent-elles, quel souvenir demeurera-t-il de ces corps qui se sont retirés à pas feutrés, sans éclat ni morgue revancharde, sans chantage ni stratégie, par delà les victoires et les défaites ? Les soldats marchent en rang, mus par des volontés de victoire, allant au feu comme d’autres vont à l’amour. Aux yeux de l’histoire, les solitaires déserteurs n’ont pas d’importance, ils disparaîtront sans femme ni enfant, sans mari ni amant, sans même cette pierre qui marque sur le sol l’endroit où leur corps s’est retiré. Dans la terre, ils gisent comme d’autres dans des appartements, sans histoire ni passé. (…)
13 nov. 2008
lundi
1. Aujourd’hui, mercredi 13 novembre 2008, nous sommes lundi.
2. Il y a des périodes comme celle-ci, où le calendrier subit quelques distorsions. Ensuite, le temps reprend sa mesure, nous nous immisçons à nouveau dans ce jour qui commence avec le réveil et fini avec le coucher – entre les deux, il y a des heures qui passent, avec des choses qui se produisent, mesurablement agréables, désagréables. Nous recollons avec ce qui existe.
3. Là, c’est juste la déconnexion. Après quelques jours où l’avalanche de signes faisait connexion avec des possibles, subitement, retomber face à l’appareil d’état; la révolution ne devient plus possible – du moins pas dans sa forme imaginaire (puisque la révolution n’est la plupart du temps que la mise en scène de son impuissance à changer ce qui l’anime).
4. Alors nous resterons sur nos gardes; pas de méprise sur le bon & le mauvais, sur le vivable, sur ce qu’il y a à voir, à faire, à ne pas faire.
5. Nous sommes des territoires (je suis un pays).
6. Nous avons chacun nos langues, nos frontières, nos économies, nos diplomaties. Il y a les neutres, les puissants, les suiveurs, ceux qui partent en guerre, ceux qui se réforment, ceux qui n’entendent rien. Il y a l’histoire, ses révolutions, ses fins de siècle, le faste des grands régimes, la médiocrité atavique. Je suis un pays qui vient d’un autre pays, ainsi sans fin. Nous avons ou non déclaré l’indépendance avec ce premier pays, nous nous en sommes détachés ou non, en avons gardé des bons rapports diplomatiques, des contentieux sans fin.
7. Nous défendons nos territoires.
(…)
8. La blague du soir: je vais directement passer à la seconde bière.
9. Un jour, tu avais un bouton sur le visage. Quand tu le pressas entre l’ongle de ton pouce et celui de ton index, il n’en sortit rien.
28 oct. 2008
Joe Matt, les pre socratiques & nous
Quelques notes rapides à propos de Joe Matt. M’est avis qu’il y a un bon article critique à écrire sur son œuvre. Grosses lignes:
- Joe Matt & la dualité Bien/Mal
- Joe Matt: la puissance & l’épuisement
1. Juger Joe Matt comme un sacré connard, c’est la première réaction que l’on pourrait avoir à la lecture de ses comics, et c’est probablement l’objectif premier recherché par l’auteur. Ceci, du moins, si l’on adopte le point de vue de la morale – le Bien, le Mal.
Cette morale, cette dualité Bien/Mal, traverse son œuvre. Elle prend racine dans son éducation catholique et n’a de cesse de le poursuivre. “Qu’est-ce que j’ai fait, je suis un monstre, etc.”, sont des phrases qui reviennent souvent dans les bulles de Joe Matt. Il n’a qu’une volonté: non pas celle de parvenir à ne faire que le Bien (un temps il croit y parvenir mais très vite, sa nature le rattrape), non pas celle de devenir un bon gars, mais d’échapper à la dualité Bien/Mal. Joe Matt s’affiche actuellement bouddhiste, et il semble avoir trouvé le chemin.
2. Joe Matt oscille constamment; il ne cesse d’aller & venir, d’aimer et de haïr; il investit et désinvestit ses relations. Son rapport à l’argent: non pas la radinerie, comme on pourrait le juger à première vue, mais l’argent perçu comme ce qu’il est réellement, une nécessité. Joe Matt est un animal et la ville est son territoire; il mange ce qu’il y a à manger, il économise ce qui est possible de l’être. On se dit, en le voyant racler les assiettes de ses amis qu’il est le type effectivement le plus rapace qui existe, et qu’il n’a surtout pas peur de se rendre ridicule. D’une part, il serait vraiment radin, il ne serait pas collectionneur-fétichiste de vieux comics, d’autre part, l’argent n’est pour lui pas un prestige, mais un moyen de subvenir. (D’ailleurs, sur ce point, on tombe sur un paradoxe: comme un type dont on dit qu’il est égocentrique pourrait se rabaisser aussi misérablement à quémander du pain, à se présenter comme étant un pauvre type.) Sa prétendue radinerie devrait plutôt nous pousser à nous interroger sur le rapport que nous entretenons avec l’argent et la société. Quel rôle donnons-nous à l’argent dans cette relation que nous avons avec la société (dans la triangulaire: moi-argent-société). Est-ce un rapport de puissance, de pouvoir, d’asservissement, …
3. Joe Matt nous fait rire parce que nous portons sur son œuvre notre regard d’occidentaux formaté bien malgré nous par le Bien, le Mal, une certaine simplification qui réduit ses oscillations à du simple binaire: 0 – 1, Bien – Mal, là c’est un bon type, ici c’est un pauvre type. On le voit courir partout, on le voit indécis, mais on ne voit pas qu’il oscille, qu’il est en mouvement continuel, qu’il n’est pas Bien, Mal, mais une variation, un mouvement.
Son dernier bouquin est très immobile; deux oscillations: l’une très faible entre “oui, non le porno”, et l’autre, narrative, entre le passé et le présent. Le reste se passe principalement dans sa chambre.
4. Son dernier livre: Epuisé (Spent en anglais, qui se traduit aussi par “depensé”). Page 10: son ami Seth veut acheter la bédé que Joe Matt a trouvé avant lui et que ce dernier ne veut pas lui céder:
Joe Matt: “C’est pas une question d’argent. Ce livre représente une période du dessin de presse à laquelle je commence tout juste à m’intéresser. Tu agis comme si je devais te PAYER un droit de passage!”.
Seth: “Tu as raison… c’est pas une question d’argent, mais de POUVOIR”.
Joe Matt: “Pouvoir ?”
Seth (mimant un billet de banque): “OUI! Ce petit morceau de pouvoir que tu t’octroies en me narguant délibérément!”
Joe Matt: “De quoi tu parles? T’es juste dingue parce que je l’ai trouvé en premier.”
Seth: “Un petit morceau de pouvoir”.
&c., &c.
Joe Matt est en décalage avec la société et nous rions de le voir se planter parce que nous ne percevons pas les codes de son univers. Son ami Seth sert de parfait avocat d’une vision manichéenne à laquelle Joe Matt s’oppose.
Seth: “Tu penses que tout le monde devrait avoir les mêmes opinions que toi et que si c’est pas le cas, ils n’ont qu’à y parvenir”. Ici, Seth cherche délibérément à faire passer Joe Matt pour un tyran alors même que Seth ne cesse de défendre une vision normative, moraliste.
Nous retrouvons ici une situation qu’on retrouve aussi dans Curb your enthusiasm.
&c., &c.
5. Elever Joe Matt au rang des cyniques pré-socratiques ? Pourquoi pas!
20 oct. 2008
opening
1. Les quelques notes sifflées par un type dans la rue sont aussi importantes que Faulkner.
2. Rien.
3. Fatigue sur Damiens, à essayer de comprendre ce qu’il n’y a pas vraiment à comprendre. Doute, nullité, merde, &c., manque de flow, &c.
4.
5. RIen.
19 oct. 2008
videoclub
1 A l’époque, il y avait le vidéoclub de la rue de la Colombette; vous vouliez voir/revoir un Hawks, un Cassavetes, vous y alliez, ils étaient toujours disponibles – rayon du bas, sous la poussière.
2. Elle est là à vos côtés, quand vous marchez dans ces ruelles bondées d’amies, d’ivrognes chevrotants criant à la volée, elle vous suit là dans les cafés, dans les librairies, dans l’obscurité des salles de cinéma, près de vous elle est cet espace qui sépare votre coude de celui de votre voisin, dans les parcs elle est le silence croisé avec les chiens errants, elle vous entoure à la transparence des aurores mais la plupart du temps vous ne la voyez pas, vous ne l’éprouvez pas, bien qu’elle soit toujours ici, délimitant sans entrée possible votre territoire de paroles, d’actes, de gestes menaçants de la main, d’accolades franches. Et dans les théâtres où l’on applaudit en cœur, elle se terre au creux des strapontins, dans ce fauteuil où vous lisez un livre, parmi ces foules où vous scandez des chants grossiers, elle est toujours ici et s’évanouit parfois au temps des confidences. Elle se faufile comme votre ombre partout où vous allez et elle est d’autant plus à vos côtés quand dans le lieu où vous êtes vous n’y êtes pas réellement, elle vous suit ainsi partout, dans les couloirs de l’immeuble où vous travaillez et ceci jusque dans votre lit, insidieuse et permanente, muette à la démarche légère mais aux bras vigoureux à l’enlacée, invisible à celui qui ne veut pas la voir, mais ne pas la voir c’est déjà connaître son existence, et lorsqu’elle vous apparaît c’est alors dans le fracas d’une déchirure, votre corps se resserre soudainement sur vous, à l’étroitesse de vos mouvements, de votre liberté mesurée et apparente, et sa densité est telle que vos membres alors fléchissent, vos jambes lourdes traînent et lasses suivent la procession des esclaves, pris dans l’étau de cette carapace où vos bras s’ankylosent, où votre buste se rétracte étouffant toute respiration, comme un virus elle vous fige en un corps malade et tordu. Alors examinant l’épiderme de votre existence, vous cherchez le rouge de l’incision, voir la plaie c’est déjà donner du sens à la douleur, mais vos doigts tâtent et ne sentent ni tracés de lame ni nodules de lymphe, et pourtant elle est là et vous pèse sans explication, vous êtes ici réduit au confiné, au vétuste de votre parole, de vos gestes devenus trop courts pour se tendre, se détendre, votre voix devient tranchante et monocorde, simple actrice d’un sourire qui s’épuise dans une grimace, elle vous pèse et malgré vos mouvements amples et respectueux vous ne pouvez vous en défaire, lentement elle s’insinue en vous n’offrant aucune aspérité, aucun passage pour des corps extérieurs, pour des mots ou des attentions, tous gestes à votre égard sont alors perçus comme une ironie tranchante, vous êtes devenu une éponge sèche qui n’a plus son onctueux pour les eaux fraîches, d’un sentiment elle devient une émotion froide qui vous immobilise, non pas une pesanteur omniprésente mais un regard sans cesse porté à vous-même, vous devenez deux obsessionnellement, comme deux miroirs réfléchissant à l’infini votre présence sous tous les angles de cette
3. (j’avais 16-17 ans, et j’étais allé voir Opening night de Cassavetes, au ciné-club de la ville)
4.
existence prise dans l’étau de la solitude. Vous devenez votre propre geôlier, terrible et cynique dans ses observations, connaissant par avance vos erreurs, vos faiblesses qui vous ont conduit à reconnaître cette présence qui à présent vous enlace gluante à l’étreinte, pris dans des bras éprouvants et tâtant vos ekymoses, une voix qui vous martèle votre insuffisance, l’inconcevable de votre existence, vous réduisant par caresses appuyées à un corps las et inutile, et vous marchez sans but et sans ressource à travers ces paysages où votre ombre se détache des lumières étoilées, dans ces recoins humides où la poussière devient collante et poisseuse, pelotes de cils et de poils pubiens, d’épidermes mortes et d’ongles rouges cassés sans douleur, et plus rien ne vous pousse, vous seriez un bateau vous iriez sur une mer sans vent où les courants vous mèneraient incontrôlable, dérivant sans référence comme ces pelotes de poussière vont s’éteindre dans les endroits insalubres au regard des sociétés closes sur elles-mêmes, sourdes aux rumeurs des orages du silence, sans tonnerre ni éclat.
Alors lentement vous vous habituez à marcher, non plus après des possibles qui exploseraient cette raideur et vous remettraient dans le réseau, redevenant dès lors un nœud, un croisement de relations, vous même rendus à devoir émettre et recevoir à nouveau, à tendre des bras vers d’autres bras, des lèvres vers des peaux qui n’ont pas le cuirassé des coques solitaires, de prononcer des paroles sans équivoque et spirituelles, compréhensibles par tous à l’humour facile et léger, loin de ces macérations vicieuses et solitaires qui réduisent par autodévoration les amours propres en absence, mais vous ne marchez plus à la poursuite de quelqu’un, de quelque chose, votre dessein est de vous faire à cette nouvelle démarche comme les élégants font les chaussures neuves en cuir trop dur qui cisaillent les chevilles et racornissent les orteils, à ces habits amidonnés de ferraille à la froideur des lézards, lentement vos articulations se paralysent en fil de fer rouillé, loin de la souplesse que vous aviez connu alors, quand il fallait encore courir et se plier à des convenus pour ne pas sombrer dans la paralysie comme vous l’êtes à présent. A la vue de ce danger qui vous entoure maintenant, votre regard prend alors une confiance curieuse, lucide il examine vos possibilités d’échapper à cette faille, lucide vous déployez des stratégies, des solutions de survie, comment se détacher de cette émotion poisseuse, qui vous enlaidit à vous-même, qui déforme votre reflet dans les miroirs et courbe votre dos, vous isole finalement de tous et vous enferme dans ce territoire réservé depuis longtemps à d’autres hommes, à d’autres femmes, qui vous regardent là les rejoindre, le sourire tendre et sans moyen, vous saluant d’une poignet de la main, de baisers prudents sur
5. (un peu plus tard, je l’avais revu et je n’avais pas compris l’attachement que j’avais ressenti la première fois – je comprends à peine pourquoi je n’avais pas compris cet attachement – on s’écarte de ce que l’on est et puis on y revient, par défaut d’exister autrement)
6. Rien.
7. Rien.
8. John Coltrane, Complete Impulse! studio recordings vol. 7
9. John Cassavetes.
13 oct. 2008
12 oct. 2008
80 pour 100
Règle de projet: sachant que ce sont les derniers 20% qui sont les plus chronophages – mises au point, fignolages, relectures, doutes idiots quant au contenu (“mais c’est quoi, c'est nul, je suis une merde, &c.”), autant s’arrêter là avant de devenir vraiment dingue.
faire le buzz (ou de la place de l’artiste comme agent publicitaire)
1. Faire le “buzz”.
2. J’écrivais cette phrase: “mais le plus important n’est pas comment on mène sa vie, mais comment on en parle”, et je me suis arrêté, parce que si cela ne pouvait pas sortir de la bouche de mon personnage – en raison de sa nature –, cela ne pouvait vraiment pas sortir de la mienne.
(Night moves, Arthur Penn)
3. C’est souvent à son corps défendant qu’on fait le buzz de sa vie. “On a passé des vacances incroyables”, “tu te souviens de ce concert en 1976, c’était vraiment punk, vraiment wild”, “moi j’ai fait des trucs de ‘ouf dans ma vie, tu peux pas savoir” – où comment on se retrouve avec une bande de guignols à-la-Eudeline qui nous refont l’histoire du punk, et qu’on lit, bavant d’intérêts et un peu de jalousie (du moins c’est l’effet voulu) pour ces hommes qui semblent avoir vécu & fait l’Histoire (<parenthèse>: je ne fais pas ici une lubie sur Eudeline, il est juste l’une de ces personnes qui ont vécu, certes des choses, mais qui en déroulent tant de verbiages qu’on a l’impression d'entendre Ulysse de retour à Ithaque ou un survivant de la bataille de Stalingrad </parenthèse>) – et la liste est longue, le net (et les réseaux sociaux en particulier) pullule d’une quantité invraisemblable de bonimenteurs – puisque de l’exposition de son travail (légitime, rendu plus simple grâce au net), on passe à la justification de son travail (déjà douteuse, moi je fais ça parce que j’ai ça à dire) et puis à sa glorification (“achetez mon poisson, c’est le meilleur” s’ébroue la marchande,”pour ces deux magnifiques porcelaines de biches, je vous offre, non pas seulement deux services à thé mais aussi ce magnifique napperon”), laquelle s’appuie évidemment sur le grossissement de détails les plus extraordinaires, comme s’ils étaient toute une vie, comme s’ils allaient trouver une place principale dans une biographie posthume.
3b. S’inventer une légende et s’y immiscer, dans l’idée qu’elle persévéra au-delà de la mort – puisqu’il me semble que cela soit ici le cœur du problème.
3c. Rédiger des slogans pour mieux se vendre.
3d. Autobiographie en carton pour existence à découper selon les pointillés.
4. Les deux temps du voyage: a.) le voyage, b.) le récit du voyage.
5. L’invention du voyage organisé a tout autant contribué à voyager-sain qu’à faciliter le récit des voyages – puisque le voyage est par avance écrit dans la brochure. D’ailleurs, je soupçonne que cela soit même la première raison pour laquelle ils ont été inventés.
11 oct. 2008
Spinoza, son poisson et nous
1. “Cela est tout aussi insensé que si un poisson, pour qui nulle vie n’est possible hors de l’eau, disait: si nulle vie éternelle ne suit pour moi cette vie dans l’eau, je veux sortir de l’eau pour aller sur terre; que peuvent dire d’autre ceux qui ne connaissent pas Dieu ?”
(Spinoza, Court traité)
2. “D’abord, à propos des pseudo-philosophes, pour qui penser signifie moraliser: “Ils ont appris à louer sur tous les tons, une nature humaine qui n’existe nulle part, et à harceler par leurs discours celle qui existe réellement.” Or projeter une nature humaine fictive revient à extraire l’homme de la nature: “Ils conçoivent l’homme dans la nature comme un empire dans un empire.” Le lien avec la tendance du vulgus à vivre dans un autre élément que dans le sien est évident: extraire l’homme de la nature, c’est sortir le poisson de l’eau. On lui prête une puissance qu’il n’a pas (maîtriser immédiatement ses passions, vivre sur terre), on ignore sa véritable puissance (comprendre par les causes, opérer dans l’eau). Non pas que la Nature en général soit un élément, mais il est fait abstraction du rapport entre une nature particulière et l’élément qui lui convient. Traiter une chose extra naturam, c’est évacuer la question de l’élément, et par conséquent, des limites tant positives que négatives d’une nature. D’un côté (le vulgus), l’autre nature est simplement celle en fonction de laquelle l’homme passif mène sa vie; de l’autre (le philosophe moraliste), l’autre nature est ce qui permet de condamner la passivité comme un choix vicieux, contre-nature. Spinoza établit lui-même le rapport: ces moralistes, “ils se représentent les hommes non pas tels qu’ils sont, mais tels qu’eux-mêmes voudraient qu’ils fussent”. Autrement dit, cette attitude leur est dictée par l’inadéquation de leurs idées, et nous en apprend plus sur eux que sur l’objet qu’ils prétendent étudier.
C’est tout un, de s’abandonner à un autre élément que le nôtre, et de passer sous silence la question de l’élément. Il est entendu que nous autres poissons employons tous nos efforts à ce jeu dangereux qui consiste à essayer de vivre sur terre, sans nous en rendre compte; mais certains d’entre nous ne voient pas non plus qu’en haïssant ce jeu, ils vont encore plus loin dans l’affirmation de cette terre, en développant la conception abstraite d’un poisson impérial, n’impliquant pas l’eau. Ils croient cesser d’adorer la terre en ne pensant plus aux éléments, mais ils s’empêchent ainsi d’affirmer l’eau (il leur manque d’en avoir joui, de savoir jouir de leur propre nature, en quelque sorte). Spinoza dit bien que la politique de ces moralistes ne peut être qu’une “chimère”, c’est-à-dire le cumul improbable et impuissant de deux essences dans une nature qui enveloppe une contradiction: ils affirment un homme qui n’en est pas un, ils proposent des remèdes adaptés à un être qui n’existe pas et qui, s’il existait, n’en aurait pas besoin.”
(Zourabichvili, Le conservatisme paradoxal de Spinoza)
3. “(…) ils affirment un homme qui n’en est pas un, ils proposent des remèdes adaptés à un être qui n’existe pas et qui, s’il existait, n’en aurait pas besoin.”
4. ?
10 oct. 2008
entre les lignes
2. (un réseau n'est pas seulement composé des fils et des points que ces fils relient, mais aussi des espaces qu'il y a entre ces fils et ces points)
3. Au bord des quatre-voies, entre deux rond-points, il y a de l'herbe -- des oiseaux s'y posent, et aussi un mégot de cigarette lancé de part la vitre d'une voiture.
4. Ne pas comprendre ce qui s'écrit. Écrire les phrases qui n'existent pas encore. Envisager l'histoire sous d'autres rapports. Faire apparaître les histoires qu'il y avait autour de cette histoire, comme on écrit les phrases qui n'existaient pas encore.
5. Alors les histoires se connectent, s'entrecroisent, tissent un réseau -- des fils, des points --, et chercher au milieu, dans ces espaces aveugles, autre chose (un nouveau point, inédit, vierge et donc sans définition), que l'on ne comprendra pas mais que l'on écrira -- comme dans les dictionnaires où ne figurent pas tous les mots; "le français comptent beaucoup de mots, mais certainement pas assez pour combler le silence qui nous liait" -- des mots que l'on invente.
6 oct. 2008
5 oct. 2008
en attendant
1. L’un des points remarquables de Facebook est la rigidité de son design: tous les utilisateurs ont la même interface (web 2.0) – loin de celle de MySpace, qui permet des fantaisies plus ou moins de bon goût. Sur Facebook, tout le monde est égaux face au moyen mis à la disposition pour exprimer son moi profond (sic): ajouter ou non une application. Si MySpace est le terrain propice à la “créativité”, Facebook est strictement fonctionnel.
2. Facebook, c’est le retour d’une rigueur post-communiste ou, vu sous un autre angle temporel, on peut dire que l’ère soviétique a été une ère proto-Facebook. Dans l’idée où le soviétisme stalinien était marquée par l’immiscion de l’Etat dans la vie privée, et en sachant que Facebook est le lieu même où l’on expose sa vie privée, l’idée de filer la métaphore est plaisante.
3. Sur Facebook, les riches (et comme nous sommes fonctionnels, nous nommons par riches, les gens ayant un haut-rang social & financier) y viennent parce que c’est jeune et frais sans être vulgaire – très ligne claire –, les pauvres y viennent parce que c’est jeune et frais sans être vulgaire. On s’y retrouve comme l’on se retrouve tous à Ikea ou à H&M.
4. Un type à la radio s’étonnait de ne pas avoir à s’étonner que le président du Sénat français venait de refuser l’appartement qu’un “privilège” lui offrait à vie – son argumentation tenant sur la puissance des médias en tant qu’œil critique de la société, comme police de la moralité de la société. Le type poursuivait en haussant la voix comme tout bon éditorialiste: “il ne faut pas que ces gens-là, qui touchent des millions en parachutes dorés, croient qu’ils vont pouvoir s’en sortir comme ça!” Alors voilà les médias comme caisse de résonance de la vox populi, etc., mais ce n’est pas le propos.
3. Ikea/H&M est suédois et la Suède est le modèle économico-social en devenir référentiel des sociétés occidentales; là-bas, les politiciens prennent le bus pour se rendre au travail, un député qui prend le taxi en douce peut se voir mis à l’amende, voire débarqué.
4. Métro, le journal d’information gratuit qui permet à des milliers de bûcherons d’abattre tous les jours quelques terrains de football de forêts, est suédois.
5. Je ne sais pas si les députés et les grands patrons qui touchent des parachutes dorés lisent ou non Métro, et donc, je ne sais pas si c’est Métro qui fait office de grand bâton de la culpabilité -- “chéri, je vais refuser cet appartement, j’ai encore lu Métro, et je n’en puis plus de toute cette pression – Reprends encore un croissant, tu es chagrin ce matin”.
6. Le plus pénible à vivre dans un open-space où il y a votre chef de projet, c’est certes de l’avoir tout le temps sur le dos hiérarchiquement, mais c’est surtout de devoir supporter son travail – téléphone continuel, réunions improvisées à vos côtés avec d’autres chefs de projet, bruits inhérents à sa fonction – une gestion de l’effort différent qui demeure incompatible avec la vôtre. Un architecte ne travaille pas à côté de la bétonneuse, le maçon ne travaille pas à côté de la personne qui va vendre l’appartement.
7. L’open-space est une chimère démocratique.
(…)