19 mars 2010

Nature naturante / Nature naturée

Macherey, Introduction à l'Ethique de Spinoza, La première partie, la nature des choses
 
"La nature naturée ne succède pas à la nature naturante, de la manière dont l'effet succéderait à sa cause au point de vue d'une conception "transitive" de la causalité qui les détache de l'un de l'autre, (...), mais elle lui est simultanée, et ne peut en être séparée. Selon la leçon essentielle donnée par la proposition 15,

Tout ce qui est, est en Dieu, et sans Dieu, rien ne peut  ni être, ni se concevoir

toutes les choses, qui sont les conséquences de l'action divine, sont "en Dieu seul" (in solo Deo): c'est pourquoi nature naturante et nature naturée sont une seule et même nature, considérée à deux points de vue différents. Ceci exprime simplement le fait que les effets ne peuvent, par définition, être conçus de manière séparée, en eux-mêmes, donc indépendamment de leur cause, qu'ils impliquent et qui s'exprime à travers eux."

"Nature naturante et nature naturée sont en quelque sorte les deux pôles extrêmes de ce processus: la nature, en tant qu'elle est ce qui "nature", et s'identifie par là à la puissance de Dieu qui est l'expression directe de son être, est, considérée du point de vue de ce qui constitue l'origine de son activité, "naturante"; et le produit de cette action, donc son résultat ou son effet, est la même nature en tant qu'elle est simultanément "naturée", c'est-à-dire découle de la dynamique de cette puissance qui a son principe dans la nature des choses.

(...)

En effet, il n'y a pas deux ou plusieurs natures, mais une seule puisque Dieu produit toutes choses en lui-même, conformément à sa propre nature qui est d'être tout en soi."

Scolie de la proposition 29:
Avant d'aller plus loin, je veux expliquer ici ce qu'il nous faut entendre par Nature naturante et Nature naturée, ou plutôt le faire observer. Car j'estime que ce qui précède a déjà mis en évidence que, par Nature naturante, il nous faut entendre ce qui est en soi et se conçoit par soi, autrement tels attributs de la substance, qui expriment une essence éternelle et infinie, c'est-à-dire Dieu considéré en tant que cause libre. Et par naturée, j'entends tout ce qui suit de la nécessité de la nature de Dieu, autrement dit de chacun des attributs de Dieu, en tant qu'on les considère comme des choses qui sont en Dieu, et qui sans Dieu ne peuvent ni être ni se concevoir.



10 févr. 2010

l'énigme

-- J'aimerais que tout cela s'arrête, tu comprends? Tu comprends, dis-moi? Cela fait dix mois que j'y suis dessus, marchant avec, dormant avec, mangeant, chiant, pissant avec. J'aimerais prendre des vacances de cela, j'aimerais l'oublier un peu. Quand je regarde devant, j'en vois la fin, mais quand je me retourne, je vois tout le chemin qu'il me reste à parcourir -- parce qu'une fois arrivé, il me faudra revenir en arrière -- n'est-ce pas ainsi que se tracent les chemins, un seul passage ne suffit pas, plusieurs sont nécessaires pour que ce chemin permette au promeneur d'être au plus près du monde qu'il parcourt.
-- Le chemin comme étant la peau, la fine pellicule qui sépare le promeneur du monde.
-- Me crois-tu si je te dis que ce soir, je suis las. Pourtant, il y a quelques jours, j'entrevoyais ce qu'il devait être et il était à la portée de ma main, palpable, évident. Et maintenant, tout redevient compliqué, laborieux. Tu sais très bien que je n'abandonnerai pas, tu peux me faire confiance. Mais n'ai-je pas le droit de me sentir impuissant, même si je sais que tu n'aimes pas me voir ainsi, trainant des pieds, disant que tout cela n'a pas autant d'intérêt que cela.
-- Oui, tu peux le dire. Je te le permets. Je te l'autorise. Je crois qu'en résolvant l'énigme, tu as mis, en quelque sorte, fin à tout cela.
-- J'ai le cerveau prêt à exploser. Je serais sur un divan, en analyse, ma bouche serait un corps et ma parole en serait une jouissance qui le traverserait, infiniment. C'était une belle énigme, si simple, si pure.
-- Tu n'y croyais pas vraiment lorsque tu as eu la solution. Je crois que cela t'a épuisé. Et c'est pour cela que je t'autorise à un peu d'impuissance, à un peu de repos.
-- Chouette.

La gentillesse

3 févr. 2010

Queen Jane

Certainement un jour, on te racontera la colère que j'ai pu ressentir à cette époque -- cela ne sera pas moi, cela sera une personne que je rencontrerai dans un café, et au cours de notre discussion, nous découvrirons que nous te connaissons tout deux, elle au présent et moi dans un passé qui me reviendra douloureusement par bribe, à mesure que mes souvenirs de toi referont surface. Je lui parlerai de ce jour, de cette heure, je lui raconterai des anecdotes à ton avantage, je ne pourrai cacher l'émotion gardée intacte en brossant certaines images. Je ne lui dirai pas tout, je tairai les secrets qui nous liaient alors et que je conserverai jusque dans ma tombe. Cela sera ma façon de te garder auprès de moi.
D'un air détaché, tu l'écouteras te parler de moi -- tu lui demanderas ce que je deviens, si je vais bien et ce que je fais maintenant -- notre connaissance commune brossera en quelques mots ce qu'elle sait, n'entrant pas dans les détails puisque tu n'insisteras pas réellement pour en savoir plus -- tu auras gardé cette distance qui tordait mes phrases en plaisanteries douteuses, en rires gras, en bêtises. Maintenant je me tais, tu ne m'entends plus. J'écoute cette chanson de Bob Dylan qui raconte l'histoire d'une fille appelée Queen Jane qui décide de tout arrêter, de sortir de ce système où des donneurs de leçon essayent de la convaincre de sa douleur, estimant que ses conclusions sur elle-même devraient être plus drastiques, où elle est fatiguée d'elle et de ses créations, où des scélérats auxquels elle n'a cessé de tendre l'autre joue tombent leurs masques et se plaignent d'elle -- tout ce que veut Queen Jane, c'est sortir de là et rencontrer quelqu'un auquel elle n'est pas obligée de parler. Won't you see me, Queen Jane répète Dylan, inlassablement. Non, je n'irai pas de te voir.

13 oct. 2009

La sélection du bureau - septembre 2009

Retour de la sélection du bureau après des mois sans aucune envie de découvrir quoique ce soit.

53min et 14sec. à télécharger en liqcuant iic, ou à écouter ici-bas. Le détail de la sélection est encore un peu plus bas.




Il y a quelques temps, un samedi matin, j'étais de mauvaise humeur. Alors que j'allais chercher un café-à-emporter pour le boire sur un banc, j'entendis Candyman (du célèbre Reverend Gary Davis) joué par un vieux type sur sa guitare; cette chanson est du sucre et remettrait illico d'aplomb n'importe quel suicidaire. Je me suis dit, enjoué par cette rencontre au hasard des rues, que la connaissance de beaucoup de musique ne trouve pas son intérêt dans son étalage en société mais dans cette démarche très personnelle de trouver pour chaque émotion que l'on rencontre la musique qui pourra l'accompagner au plus près, la dissoudre dans une autre émotion ou l'amplifier. Ce n'est pas dit que si je n'avais pas connu Candyman, elle aurait eu le même effet sur moi; je ne l'aurais certainement pas entendue, n'y aurais prêté aucune attention. Il s'agissait là d'une rencontre qui me ramenait à moi, à ce que je suis et qui me convient -- et dont je m'éloignais avec force mauvaise foi et apitoiement.




Daisy Chain - Zzotto
A classer dans la collection "Je m'appelle Stereolab et je pille des groupes inconnus des années 60".

Phil Spector - He Hit Me
Ne sais plus si ce sont les Ronettes ou je-sais-plus-qui qui chantent, mais c'est du Spector.

Shop Assistants - I Don't Want to Be Friends With You
C-86 en force.

Jem Targal - Dance With Cha Girl
L'une des grandes trouvailles du mois, album renversant. En date du 1978 -- et le cédé est à colorier.

Le Système Crapoutchik - Ploum le Clown
Rare groupe français à faire de la "pop" (et non du yéyé) dans les années 60; les paroles sont un summum d'idées hippies (la vie c'est beau, etc.), mais c'est intéressant/enrichissant d'entendre des tentatives de caser le français sur des mélodies; surtout lorsque la plus grande difficulté d'un songwriter est le texte.

Randy Rice - Hello / Mr. Dumpty, Before the Fall
Jolie mélancolie et parole dépressive à souhait. Tiré de l'album To Anyone Who's Ever Laughed At Someone Else -- titre d'album walserien ("et quand on riait, il riait de lui"). Le reste de l'album est très (trop) guitare acoustique.

Sonic Youth - Expressway To Yr. Skull (live)
Sonic Youth en concert en 1986 et l'étonnant silence du public qui se retient jusqu'à la fin du morceau.

Morton Feldman - Rohtko Chapel 1
Extraordinaire jeu de timbres. Un morceau vertical.

Scriabine - Etudes- Op. 42
RAS.

Biff Bang Pow! - She Haunts
La joie.

Harry Schneider, The Singing Plumber - A Love Song For Sona
Harry Schneider est plombier et il chante une chanson d'amour pour Sona.

Bob Dylan - Idiot Wind
Bob Dylan.

Jem Targal - Luckey Guy
Jem Targal est un gars chanceux.

12 oct. 2009

L'océan

Tu dessinais avec ton doigt des cercles sur ma peau, tu chantais et je prenais en bouche ta main. Et avec un peu d'imagination, nous pouvions entendre une fanfare jouer dans le jardin. Quand tu as ouvert la fenêtre, le vent a soufflé les pétales des fleurs séchées que je t'avais offertes le siècle dernier. Tu me dis alors je n'ai pas connu plus ample sensation depuis que j'ai été à l'océan avec mon fils. Je me suis pris pour l'océan. Tout ça, ça s'est passé le jour où je me suis pris pour l'océan. C'était le jour où je me suis pris pour l'océan.


7 oct. 2009

win.rtf

0. Saisir juste ce qu'il faut, à poing.


1. Ne rien dire du projet, tout arrêter pour se consacrer à ça. Alors (ou non alors) passer pour un type jesaispasquoi "je suis pas ton pote". Ambiance fébrilité paranoïaque, tout en retrait, Party Boy en pédale douce. Et puis il n'y a pas marqué Pigeon. Bon samaritain.

2. Blablabla, on est toujours contraint de se tordre pour faire entrer les idées dans les mots.  Les mots sont des chaussures trop petites pour nos pieds d'explorateur-conquérant. Les mots font mal par leur impuissance. Il n'y a que les poètes et les démagogues (mais ne sont-ce pas les mêmes) pour croire à la puissance du Verbe. Ou Contre les poètes est à considérer aussi comme pamphlet politique. Le jour où le poète cessera d'être poète alors il le deviendra certainement. = la vieille règle taoïste.

3. Retour d'insomnie. Alors le travail. 3 par 3. Survoler, reprendre, reconsidérer l'univers et ouvrir des issues qui demeuraient closes non pas par fatigue mais par crainte. Former des armées, envoyer des éclaireurs, dévaliser les villages, se couvrir d'or. Et tuer les mots qui font peur parce qu'ils sont petits.

5 oct. 2009

la passion

Et dans sa vie, il n'avait pas autre chose pour se sentir vivant que de voler. Il grimpait au sommet d'un immeuble et arc-bouté dans le vide, la tête bêche embrassant-considérant la foule qui le pointait du doigt, il prenait une large respiration. Et alors, comme tout corps solide, il s'écrasa.

29 sept. 2009

Je ne veux pas devenir une table

1. Toujours tenté par quelque chose de très noire, très noire-noire. Ah la belle aventure, l'effroyable beauté noire du monde obscur qui sombre dans les plus profonds abîmes. T'en oublierais presque que tout cela est une farce, une bien belle farce. La parfaite oscillation du monde. Le monde est une danseuse.
"Je veux devenir une table, je veux devenir une table", criait-il en tapant dans la balle de ping-pong.
2. Il n'y a pas grand monde à sauver dans toute cette histoire. Peut-être l'oncle (le parrain), la fille, et tout le reste, c'est que dalle, pas tripette. Le plus dur, ce n'est pas pour ceux qui restent, c'est pour ceux qui partent.

3. Revenir à la joie, à la belle humeur, à tout ce qui rend le corps plus léger & le pied agile. http://bastardisaddic6.blogspot.com/2008/06/4.html

24 sept. 2009

Quelques heures sous les sunlights

Improvisation marmonnée enregistrée sur Elle a passé tant d'heures sous les sunlights de Philippe Garrel. Par un heureux hasard, la séquence était muette. La première salve de marmonnements n'est pas dans la tonalité recherchée.




21 sept. 2009

Face A/Face B

1. En dépit de nos différences, nous nous remplissions l'un l'autre d'une confiance qui n'avait pas de limite -- l'un l'autre, durant ces longues heures où nous nous enivrions, nous revisitions ces territoires que nous avions découverts seul -- alors seul, emporté par la puissance des rêves et le doux confinement d'une solitude joyeuse, chacun mesurait la grandeur de ses possibilités, l'envergure de ses membres et la longueur de ses foulées -- et mis ensemble, grâce à l'alcool et certainement à l'amour, nous nous glorifions au-delà de toute raison durant des heures, jusqu'au matin où nous nous endormions sans prendre la peine de nous dévêtir. Nos réveils avaient l'âcre saveur du tabac froid et l'acidité des mauvais vins. Plusieurs heures après, nous marmonnions, incompréhensibles, la bouche pâteuse et la gorge sèche. Et avant la tombée de la nuit, nous nous recouchions, scellant par une emprise amoureuse cette journée qui ne nous semblait pas avoir existé.

 

2. Etre Quentin qui ne veut pas céder à la haine.


Now I want you to tell me just one thing more. Why do you hate the South ?"

'I don't hate it,' Quentin said, quickly, at once, immediately; 'I don't hate it,' he said. I don't hate it he thought, panting in the cold air, the iron New England dark; I don't. I don't! I don't hate it! I don't hate it!

 

3. Donne-moi cinq minutes pour dire ce que j'ai à dire: jusqu'au bout, tu auras pris ce qu'il y avait à prendre et lorsqu'il n'y a plus rien eu à prendre, tu as filé. Au fond du gouffre que j'ai traversé, tu es venu pour en redemander encore. Tu as certainement compris qu'après cela, il n'y avait plus rien à tirer de moi. Alors tu as filé, et je sais que maintenant tu rases les murs. Tu n'es pas moins qu'un parasite et c'est bien logiquement que tu as choisi ce camp-là: les victimes sont seules et elles se réunissent pour devenir des martyrs. Ce qui m'ennuie le plus, c'est que je sais que tu n'es pas plus malheureux là-bas que tu ne l'étais ici, pas plus heureux avec eux qu'avec moi. Parce que rien ne te tourmente plus que toi-même et en choisissant la voie que tu as prise, tu ne fais que repeindre les murs de ta cage. Comme eux, tu seras toujours la victime de quelqu'un, parce que comme eux tu ne cesses de construire des barricades entre toi et le monde, ceci pour ton bien-être, ceci pour une morale qui repose bien moins sur l'amour universel du monde -- comme vous en avez la prétention -- que pour défendre votre propre petite personne. Repliés dans vos communautés, vous dites vivre comme des pirates, mais le territoire des pirates étaient les océans, non ce lopin de terre où ils se réunissaient pour y partager des butins. Vos lieux sont des forteresses, non des îles ouvertes aux quatre vents. Et toi, tu as finalement opté pour cet ostracisme alors que j'ai tout fait durant des années pour t'aider à être un peu plus au monde, pensant que ton plus grand mal était ta solitude. Mais je me suis trompé sur ton compte: ton plus grand mal n'est pas ta solitude, c'est l'image que tu te fais de toi, haute, grande, belle, hors-du-commun qui te conduit à cette solitude. Tu n'étais pas seul, tu étais seulement en manque d'admirateurs. Jamais, à mes yeux, tu ne seras grand, sache-le. Je n'ai d'estime que pour mes semblables.(...)


20 sept. 2009

19 sept. 2009

V

Au début tu ne comprends rien, tu dis que t'as chaud, qu'il fait froid, ton corps tremble, tu as des vertiges, tu as vomi toute la nuit et le matin tu ne te sens pas si bien que ça -- tu aurais espéré mieux mais tu ne regrettes rien, tu n'es pas déçu, tu ne t'attendais à rien, c'était devenu tellement tellement tellement tellement ennuyeux, ça aurait pu continuer longtemps, à te parler à te dire un jour le roi viendra et je porterai ses fripes, un jour je traverserai les mers d'un seul pas des choses comme celles-ci que personne n'entendait, c'était sur une petite scène, c'était une estrade éclairée par les écrans des téléphones portables, les spectateurs rivés sur les viseurs des appareils photo -- et maintenant tu te retrouves là, sans les choses dont tu parlais mais avec sur les bras les mots que tu utilisais, Mon Dieu, je comprends rien, tu vas vomir, tu reviens, tu fais un tour, reviens, pars, tu lèves les bras, retournes tes mains, tu fais l'idiot, ça te fait marrer, tu t'allonges, redeviens sérieux un instant, t'as ce mauvais goût au fond de la gorge, l'amertume te relie avec la fin de ce qu'il y avait avant, mais tu sais que lorsque tu ne seras plus amer, tu seras un vagabond, tu porteras ses fripes, tu auras sa maison, tu auras son soleil et ses nuits, tu seras le roi.


15 sept. 2009

Maigre

"Personne avant moi, dans cette langue, n'a écrit comme je le fais, comme j'ose le faire, et comme c'est mon plaisir, ma plénitude. Je sais que des dernières pages de Samora Mâchel, en Mai, je peux, les lisant ici, en réveiller les morts, de cet enclos, les notables et les obscurs, les honorés et les oubliés, les paysans, les ouvriers, les enfants, les femmes. Comment me faire moi-même à cette réalité de ma langue, de la langue de mon être avant que je sois? Comment apaiser la peur que j'en ai, la peur de l'Inconnu? Comment accepter cette voix transitoire dont j'entends déjà l'accomplissement?
De l'autre côté du mur -- je ne ressens aucune douleur de l'entorse qui me prendra le pied dès l'après-midi, l'amaigrissement et les cachets aidant, je ne souffre plus que d'une seule douleur, celle de cette langue dont je sais la beauté trop dure déjà pour moi, trop forte pour moi, qui me meus pourtant dedans avec science et plaisir, mais combien plus je me préférerais usant d'une langue lisible par tous dans l'immédiat (et pourtant...).
Cette langue dépasse ma pauvre force, elle va plus que ma pauvre volonté. Elle me scandalise, me fait rougir, à d'autres moments rire, non d'une langue de fou, mais d'artiste trop fort pour l'être, humain, que je suis encore; de prophète de moi-même donc." (Guyotat, Coma).
Alors je suis allé à la librairie pour voir ce que j'avais un jour entendu d'une lecture d'un texte de Guyotat -- mon expérience de lectures guyotiennes (inachevées, je précise) s'arrêtant aux très "classiques" Tombeau pour cinq cent mille soldats et Eden Eden Eden -- et prendre la mesure de quoi Guyotat parle, cette langue en laquelle il entre -- "j'entre en langue" me répète C., en retournant les mains comme si elle retournait une peau.

Le livre est Prostitution et l'image est prise sans l'accord du site.

14 sept. 2009

shaolin cowboy

1. Quelques mots de Méridien de sang de Cormac McCarthy. Tout comme pour La Route, on m'en avait fait les plus grandes louanges, et évidemment j'ai été déçu, sans pour autant que les deux ouvrages soient décevants. Donc Méridien de sang. S'il faut faire la critique de ce livre, autant commencer par faire la critique de la critique. Non, le juge n'est pas Achab ni Kuntz, comme j'ai pu le lire. Achab poursuit un destin, Kuntz est dans une volonté de puissance, le juge ne poursuit rien et ne se délire pas en Dieu-tout-Puissant -- et ce bouquin, ne parle pas de Bien et de Mal. Les ennemis ne sont pas les indiens, les espagnols, l'armée, l'ennemi est celui qui vous mène à la chute. Et ceux qui restent en vie à la fin du bouquin, sont ceux qui collent au plus près de la Nature, détachés de toute considération de Bien & et de Mal.
Le gosse ne tue pas le juge, et c'est en cela que le juge le reconnaît comme son fils, son héritier, la filiation ne tenant pas ici au partage de valeurs identiques mais à attitude identique, à une posture commune. On peut avoir en tête une scène clef du genre "western" où le cowboy demande à son jeune protégé de le tuer parce que selon l'"ordre du monde" il a commis une faute punie par la mort, et le protégé le tue et devient un homme, en dépit de la disparition de son symbolique père. Cette vision totalement manichéenne est celle du prêtre (chapitre de la poursuite du juge par le gosse), mais non celle du gosse qui n'a aucune raison de le faire puisque le juge ne l'a jusqu'alors jamais entraîné dans une quelconque chute. Et c'est lorsque le juge enferme le gosse que celui-ci finit son rite initiatique et s'affranchit du juge. L'enfant ne devient pas un homme en quittant son père mais lorsque le père cesse de le reconnaître comme un enfant. Et le gosse devient un juge, à sa façon, à sa manière. Il cesse de errer en apprenant le monde -- et celui-ci cesse d'être un désert dans lequel, durant 300 pages, les protagonistes se sont perdus, allant au hasard complètement hirsutes, ne voyant en lui que l'incarnation de l'Enfer, enfermés dans leur conception binaire du monde -- alors que le juge, en l'adoptant, en l'apprenant, en l'écrivant dans son carnet y voit autre chose. Le gosse, lui, ne voit rien, replié dans en cocon en formation duquel il en sortira pour prendre toute la mesure du monde (un peu comme moi, qui forge une autre idée du livre en écrivant ici cette notule et le découvre bien intéressant à posteriori qu'à sa lecture.)

2. Comme je n'ai pas le bouquin à mes côtés, je ne peux pas continuer à développer. Mais les grosses lignes de ma lecture sont là. En gros, voilà: Méridien de sang n'est pas un livre de cowboys mais plutôt un livre de shaolins, à l'époque de Lao-Tseu.

(Warren Oates, dirigé par Sam Peckinpah dans The Wild Bunch.)

9 sept. 2009

Sans surprise

1. Tu prends une voie et pour moi, elle est sans surprise. J'avais préfiguré la direction que tu as prise dans des notes pour une nouvelle dont je t'avais fait part du contenu et que tu n'avais certainement pas écouté. Rien ne m'étonne. Je ne suis pas triste de te voir partir dans cette direction; tu dois y trouver ton réconfort, après des années d'une solitude qui a toujours été ta croix. Ce jour où j'ai eu cette idée, je n'étais pas devin; comme le dit le personnage principal du dernier Allen "J'ai une vision globale". Il n'est pas si dur de savoir ce que certains vont devenir. Leur vie est dessinée en eux, en creux, dans leurs démarches, dans ce rapport qu'ils ont avec l'existence. Je ne suis pas exempt de cela. Il y avait chez toi cette peur du monde qui t'a rendu certainement malade. Tu as trouvé des amis qui te comprennent au-delà de la parole et des signes. Je doute que tu sois à présent guérie mais je sais que tu vas mieux.

2. J'aimerais ne pas devenir juge de cela.


3. Quelques notes à propos du bouquin de Cormac McCarthy Méridien de sang:
  • mise en miroir avec La horde sauvage de Peckinpah -- où l'on retrouve Holden, non plus personnage (le juge) mais acteur (William). Les deux oeuvres balisent une période de l'histoire américaine, traversée de part en part par la violence.
  • la Bible: le style "biblique" de McCarthy; cette terre est l'Enfer -- l'image récurrente du volcan, de la faille d'où s'échappent des animaux (chauve-souris) et laissent des empreintes (l'histoire racontée par l'un d'eux où il fait référence aux traces de diablotins). 
  • la figure du juge et celle des éclaireurs.
4. Reprise du travail sur win.rtf, après deux semaines et demi sans une ligne, sans consacrer une seule seconde de réflexion.

5. C. & les nuits folles. Retourné au cinéma & à la lecture. L'étrange rapport au sentiment amoureux, la désacralisation de l'affectif. Où comment être confronté à l'étroitesse de son esthétique. Whatever works. Le dernier Allen ne délivre pas une morale. Il s'évertue à briser les dimensions du Bien & du Mal. On pourrait parler d'éthique.

2 sept. 2009

Bob Dylan

1. Bob Dylan. Depuis maintenant une vingtaine d'années que je m'intéresse à la musique populaire, Dylan demeurait un objet inconnu dont je me méfiais pour tout ce qu'il symbolisait en tant que vieille garde hippie. Il y avait bien évidemment quelques tubes (I Want You) qui ne me laissaient pas indifférent mais non, je résistais -- et la violence de ma découverte n'est pas moins révélatrice de cette résistance. Grâce à Dylan, je sais qu'il est encore possible de pleurer à 36 ans sur une chanson comme mes 16 ans me le permettaient alors. Love Minus Zero/No Limit est certainement l'une des plus belles chansons de l'histoire de la musique populaire et probablement l'un des piliers pour son orchestration -- tout le jingle-jangle, la pop twee, les arpèges des Byrds, des Smiths, des Beatles, lui doivent beaucoup; la simplicité du roulement de batterie, l'utilisation tout le long du morceau du ride forge grosso modo un style, qui va de Knives Out de Radiohead, à Some Girls Are Bigger des Smiths, les Byrds dans leur intégralité. Et puis il y a la mélodie, et puis il y a la fin du morceau. Et puis il y a
She knows there's no success like failure
And that failure's no success at all.



-

(Elle me demanda la nuit qui suivit à quoi je pensais. Et je lui dis
A cette chanson de Dylan. Et elle sembla rassurée.)

-


Queen Jane Approximately.

Mais tout cela est révélateur de bien autre chose; je disais encore Cette année 2009, c'est démentiel, rarement les choses m'auront semblé aussi simples -- et même lorsque des difficultés se présentaient -- entre autre ces deux mois terribles à creuser ma propre tombe -- il y avait toujours un moyen pour s'en sortir. On dira qu'en 2009, j'ai eu 20 ans.


2. Je reviendrai sur une analyse du projet en cours. Où comment aborder le problème par le personnage et non plus par l'histoire.

31 août 2009

ma vacance entropique

VACANCE, subst. fém.
I. Gén. au sing. [Suivi d'un compl. déterm.] État de ce qui est vacant.
A. État de ce qui est vide, inoccupé. Synon. vacuité. J'aime entre tous un petit monument votif au bord d'un chemin (...). Sa niche est vide. Je souffre de cette vacance (BARRÈS, Voy. Sparte, 1906, p. 258).

1. Le cerveau en bouillie, du papier mâché. Pas écrit ni lu une seule ligne -- hormis une bédé de Peter Bagge et ce bouquin sur le Tai-ji quan, L'enseignement de Li Guang-hua, La tradition de l'école Yang, à peine feuilleté. Et reste toujours 300 pages avant de savoir si c'est Moby Dick ou Achab qui y passe.

2. Rien.

3. Samedi soir était du grand n'importe quoi. Dimanche inexistant. Lundi convalescent à culpabiliser de cette vacuité. La réplique mémorable de Nouvelle vague: le type demande à Alain Delon ce qu'il fait et Delon répond: "je fais pitié".

4. Rien (il est important de souligner ces périodes de vide, ces journées qui défilent sans que rien ne se passe, ne se produise -- de la vie en jachère. Ne rien produire, ne plus être une machine qui concasse, forme, construit. Et avoir malgré tout le sentiment que quelque chose se joue. Et le sentiment éprouvé est peut-être autre chose, non pas de la culpabilité mais l'impuissance de ne pouvoir être maître de cette production de vide; elle dépasse totalement le corps, l'esprit; le coeur de la machine continue à produire mais la machine n'est plus en état de transcrire cette matière, de la formuler, de la rendre lisible, sensible.)

5. Ce n'est pas de la fatigue, ni de l'épuisement. Bien au contraire, je suis un corps qui déborde, jusqu'à l'excès. C'est une énergie de trop-plein qui est délivré du transcripteur.

6. Aller sur un banc près de la fontaine et regarder les passants. Devenir vieux.

7. Je me laisse pousser la barbe.



8 août 2009

Samedi (2)

Salut,

Tout va bien. C'est ce que je me disais à l'instant, assis sur mon lit, regardant par la fenêtre le réverbère s'allumer, devenir de plus en plus incandescent et finalement produire une lumière belle, orangée -- la nuit tombe, j'écoute le fameux Do While de Oval -- je me souviens du magasin où je l'avais acheté, c'était un endroit curieux, nous en parlions encore l'autre jour au pique-nique; dans la rue, il ne reste plus que le vieil homme noir qui a une fois de plus trop bu et qui marmonne ses "Obama", sous l'œil des propriétaires du magasin qui sont assis sur le trottoir, attendant on-ne-sait-quoi.

J'aime cet endroit où je vis -- il est aussi grand que vos toilettes mais c'est la première fois qu'un lieu s'organise aussi bien autour de moi. Le soir, quand la nuit tombe, je m'assois sur mon lit et je reste là, la plupart du temps sans écouter de musique, me contentant des bruits de la rue, des discussions qui remontent de l'apéritif qu'organise le magasin du bas; le temps passe, la lumière du jour baisse, le réverbère s'allume, se remplit d'orange, de jaune; l'appartement plonge dans l'obscurité, les détails disparaissent, les espaces se désorganisent plan après plan -- ici, tout s'organise en plan et c'est grâce à cela qu'il semble s'agrandir.

Ce matin, je me suis réveillé vers 6h. Je me suis rendormi et réveillé à nouveau vers 9h30. Clara est venue pour récupérer la solution pour les bains de bouche. Nous sommes allés faire un tour; nous sommes allés dans son atelier, j'ai tiptopé quelques notes sur le piano et puis je suis rentré. Je suis allé boire un café avec Eric; Marion s'est installée à la terrasse, nous l'avons rejoint. Pryscilla passant par là et nous a rejoint également. Et puis finalement, nous nous sommes tous dispersés.

Je suis maintenant là, et j'ai le cerveau comme pris dans du béton; je n'arrive pas à rentrer dans mon fameux win.rtf -- j'aborde la partie centrale et je crois bien que cela me fout la trouille. Je galère pas mal également sur ma proposition pour Cyclocosmia -- je ne suis pour l'instant pas réellement convaincu du résultat; il manque un larsen, un bruit de fond (un souffle) qui traverserait tout le texte.

Je reste là. Ils vont tirer le rideau, dans un fracas metallique. Je sens mon cerveau se ramollir, prendre le pli de win.rtf, je prends en considération minute après minute l'espace que je dois habiter, ce territoire dans lequel je dois être pour reprendre contact avec mon boulot. Après, ça ira mieux. S'il y a blocage, cela signifie qu'il n'y a pas l'agencement nécessaire. Attendre, revoir la proposition, respirer, s'asseoir sur le lit, se plonger dans des réflexions ineptes, s'endormir, avoir faim, rester dans le silence, ne rien dire, s'ouvrir à soi, s'affranchir, être dans la volonté de s'affranchir, se défaire des pensées parasites, oublier les ingratitudes, vivre par cloisonnement, se souvenir de ce qui a déjà été écrit, chercher le rythme, et au-delà du rythme, le swing.

samedi

1. win.rtf. 10 jours.

2. Rien.

3. Un peu de vide.

4. Rien.

5. Rien.

6. Rien.

7.