31 mai 2005

1. Regarder des autoportraits sans avoir rien à dire.

2. Ne pas faire grand'chose de ses journées.

3. Travailler sur la colonne; se dire que cela ne mènera à rien; se dire qu'il faut le finir -- mais se demander "pourquoi faut-il" toujours.

4. Réaliser combien certaines personnes sont bêtes. Et ne tirer aucune fierté de s'estimer moins bêtes qu'elles, puisque toute notre intelligence repose sur le constat que nous sommes avant tout des crétins.

5. Habib est toujours dans la boue, coincé entre deux pages blanches.

6. Réaliser combien il est vain de se forcer de rentrer dans le regard de l'autre -- surtout lorsque celui-ci exerce un pouvoir d'autorité le plus souvent lié à du chantage. Et devoir en admettre les conséquences -- alors se sentir petitement humain, et la fierté ne peut que reposer sur l'idée que nous sommes avant toute chose des crétins -- bien plus que l'autre, hélas (voir 4.).

7. La stupidité est contagieuse; elle sape les bases de notre crétinerie et soudainement nous nous demandons si nous ne sommes finalement pas un peu moins stupide que la moyenne. Se laisser emporter par le sentiment exaltant que nous sommes un peu plus intelligent que nous le pensions est terriblement dépressif -- parce que nous réalisons à quel point tout cela n'a pas de sens; et que le crétin-absolu a nettement moins de remords que le crétin-moyen.

3 mai 2005

dialogue #1

1. "Bien plus de l'écriture que de la littérature"

A. -- Alors maintenant il faudrait s'échapper de l'idée de l'écriture comme étant la seule finalité du geste; la finalité n'est pas d'écrire mais de raconter une histoire.
B. -- C'est un peu simpliste, ne trouves-tu pas ?
A. -- C'est bien sûr plus compliqué que cela; disons que les deux finalités s'entremêlent, se font la course, parfois l'une (l'écriture) prend le dessus sur l'autre (l'histoire). Ne pas seulement raconter une histoire, mais faire également acte d'écriture. La littérature élitiste s'arrête souvent à l'écriture elle-même, oubliant souvent le sujet; il y a même souvent peu ou pas de sujet.
A. -- Tu t'égares. Revenons au but que tu te définis. Tu crois qu'il y a vraiment un but aussi limpide, aussi simple -- excuse-moi de te contredire tout le temps, mais cela m'est nécessaire pour que toi-même tu sois clair lorsque tu commenceras ton entreprise. S'il suffisait de raconter une histoire, tout le monde serait capable de le faire. En ce qui concerne l'écriture, c'est un peu plus compliqué, mais avec un peu d'entraînement, tout le monde peut y arriver.
B. -- A écrire ? Ou à bien écrire ?
A. -- Mmh... à bien écrire. Ecrire n'est pas bien écrire, comme dire "aimer quelqu'un" ne revient pas à dire "bien aimer quelqu'un".
B. -- Oui, il y a de cela. On peut raconter une histoire en la bien-écrivant.
A. -- Tu vois bien que ça devient plus compliqué, ceci d'autant plus lorsque tu me reproches que ce que je viens te donner à lire est "bien plus de l'écriture que de la littérature". Je ne vois pas trop pourquoi je passerais plusieurs mois, voire plusieurs années à seulement bien-écrire cette histoire.
B. -- Mais peut-être que la littérature n'est que cela, n'est rien d'autre que cela. Pour paraphraser un metteur en scène dont j'ai oublié le nom...
A. -- Clouzot...
B. -- Ouais, peu importe (d'ailleurs comment savais-tu que j'allais dire cette citation -- des rires éclatent dans l'assistance --). Il a dit "pour faire un bon film, il faut, premièrement, une bonne histoire, deuxièmement, une bonne histoire, troisièmement, une bonne histoire". Peut-être que la littérature n'est que ça, et il ne faudrait peut-être pas la mettre sur un piedestal, ce n'est qu'une histoire avant tout.
A. -- Ouais mais comment tu racontes cette histoire est foutrement important. C'est à travers cela que tu pourras raconter autre chose que cette histoire. L'intérêt n'est pas délayer les quelques lignes qui résument ton histoire en un bouquin de 200 pages, c'est de donner à lire une espèce d'indicible.
B. -- Attention, tu te perds là, dans des concepts fumeux d'écrivains élitistes.
A. -- Mais tu sais très bien qu'un bon livre (ou un bon film) ne s'arrête pas à une histoire.
B. -- Ouais, mais avant de rentrer dans cela, il faudrait déjà que tu comprennes que tu écris un roman, et pas un bouquin de philosophie, ni un essai. Tu peux évidemment aborder d'autres sujets, à travers cette histoire, mais n'oublie pas que tu es là pour raconter avant tout une histoire. Et si possible, une bonne histoire.
A. -- Je pense qu'elle est bonne.
B. -- Ouais, moi aussi.
A. -- Ouais. D'ailleurs, aux dernières nouvelles, il va y avoir un procès; il a contre lui dix chefs d'accusation. Ca change un peu la donne.
B. -- Ce n'est pas très grave non plus, tu n'es pas obligé de suivre la réalité.
A. -- Ouais, et ça ne répond pas aux questions que je me pose.
B. -- (en reposant son verre après en avoir bu une gorgée) Je crois que tu fais fausse route. Ton premier essai n'était que de l'écriture parce que tu n'avais pas grand chose à dire. Il n'y avait pas réellement d'histoire, pas assez de matière pour faire une histoire. Toi-même tu as du mal à le définir, et c'est un bon symptôme de ce qui manque dans ton bouquin.
A. -- Ouais, c'est symptomatique.
B. -- Et je crois que tu fais fausse route, tu t'empêtres dans des faux problèmes, peut-être par peur de commencer. Dans ton premier essai, il n'y avait pas d'histoire. Alors cesse de douter de tes capacités à raconter une histoire puisque tu ne l'as pas encore fait. En ce qui concerne, l'écriture, tu n'as pas trop à douter; fais attention à tes tics, évite de te répéter -- mais cela ne devrait pas être possible si tu racontes une histoire bien foutue, on se répète lorsque l'on a rien à dire de plus.
A. -- Ouais.
B. -- Et donc tes questionnement reposent sur "comment raconter cette histoire". Par où commencer, par quoi.
A. -- Ouais?
B. -- Pour cela, je n'ai pas de réponse à te donner, ni même de piste. Faudrait déjà que tu te dises ce que tu veux raconter à travers cette histoire...
A. -- Ah, tu vois! On y arrive, à cette indicible.
B. -- Je ne parlerais pas comme cela. Je me demanderais quelles sont les grandes lignes que tu veux dégager de cette histoire "pourquoi il a fait ça, dans quel état il a fait ça, ce qu'il en retient, etc". C'est ça qui définira l'angle de vue que tu veux aborder.
A. -- Ouais, mais mon problème, c'est que je veux aborder pas mal d'angles de vue.
B. -- Tombe pas dans ce travers; faut pas que ça devienne un fourre-tout. Et puis tu risques de te perdre. Choisis les grandes lignes, quitte à avoir des regrets de ne pas en avoir abordé d'autres. Tu pourras les aborder dans les plis de ton histoire, mais choisis une grande ligne de force, voire deux, mais pas plus.
A. -- Ouais, tu as probablement raison. Et après ?
B. -- Après, je ne sais pas.
A. -- Et comment je fais moi ?
B. -- Tu veux un autre demi ?
A. -- Ouais, et après j'y vais.
B. -- Ok.